Fruit d'un long combat, le 29 avril 1945, le droit de vote devenait enfin une réalité pour toutes les citoyennes. À Dijon, plusieurs femmes ont pris part à la vie municipale dès cette époque. A l'occasion du 80ème anniversaire, Nathalie Koenders, maire de Dijon, leur a rendu hommage mardi 29 avril 2025, en présence d'élus et de responsables associatifs.
Discours de Nathalie Koenders, maire de Dijon :
« A voté ». Il est des formules, a priori anodines, comme celle-ci, qui portent pourtant en elles un poids symbolique immense. Le 29 avril 1945, près d’un siècle après l’instauration du suffrage universel masculin, les femmes françaises peuvent, pour la toute première fois de l’histoire, voter et être élues. Quelques générations plus tard, il est bien difficile d’imaginer l’intensité de l’émotion de ces citoyennes au moment de glisser leur premier bulletin dans l’urne, tant le geste, simple en apparence, incarne une avancée démocratique historique : dès lors, les femmes occupent la place qui leur est due dans la vie citoyenne.
À l’époque, dans une France tout juste sortie de la guerre, les Françaises sont appelées à désigner, au même titre que les hommes, leurs maires - au masculin et au féminin. Si une illustre figure dijonnaise, le chanoine Kir, est élu maire de Dijon, je tiens aujourd’hui à rendre hommage aux quelques femmes françaises qui, en se saisissant de leur droit nouveau, sont devenues les - premières - premières édiles » de leurs communes respectives.
À Dijon, 3 conseillères - Marthe Jasogne, Geneviève de Chambure et Claudine Cadoux - avaient été désignées par arrêté préfectoral pour prendre part au Conseil « d’intérim », mis en place à la suite de la Libération de la ville en septembre 1944, dans l’attente des élections. Au printemps 1945, elles sont 5 à être élues : Geneviève Aubertin, Andrée Saint-Rapt, Madeleine Lecat, Gabrielle Chalvin et Louise Damiens. Puis, il faudra tout de même attendre 1968 pour qu’une adjointe, Madeleine Tournamille, intègre l’assemblée délibérante. Je salue l’engagement et le courage de chacune de ces élues car, telles des éclaireuses, elles ont ouvert la voie aux femmes dans la vie publique et politique.
En l’espace de 80 ans, la moitié féminine de la population française a su s’approprier le suffrage universel et le principe de représentativité. C’est sans doute pour cette raison que la participation électorale peut aujourd’hui apparaitre comme un acte ordinaire, presque une habitude. De surcroit lorsque des scrutins anticipés viennent s’ajouter aux rendez-vous démocratiques habituels ! Pour autant, nous ne devons pas le banaliser. N’oublions jamais que l’obtention de ce droit est le fruit d’un long et laborieux combat. Je tiens, à cet instant, à rendre hommage à toutes celles et tous ceux - car l’engagement pour l’égalité n’est pas l’apanage des femmes - qui se sont battus pour que l’universalité des droits civiques fondamentaux devienne une réalité.
Mais si l’histoire contemporaine est jalonnée d’avancées législatives qui consacrent l’égalité des droits entre les genres, ce principe constitutionnel se heurte à une réalité : celle des inégalités de fait. Des progrès notables ont été réalisés, notamment dans l’accession aux mandats électifs ou aux fonctions ministérielles. Toutefois, les inégalités persistantes témoignent de la lenteur du changement. Il a même fallu légiférer face à la sous-représentation des femmes parmi les responsables politiques. Aujourd’hui, 20,8 % des maires s’accordent ainsi au féminin. Malgré des évolutions encourageantes, les chiffres, encore insuffisants, montrent que la loi ne peut pas tout. Je m’inquiète de la stagnation, voire du recul de la parité dans certaines institutions. Je rappelle que les députées « É-E-S », qui occupent aujourd’hui 36 % des sièges du palais Bourbon, représentaient presque 39 % de l’Assemblée en 2017.
Le monde politique est, hélas, loin de faire figure d’exception. Partout ailleurs dans la société, l’égalité réelle entre les femmes et les hommes demeure un combat. Libération de la parole sexiste et masculiniste, maintien des inégalités économiques, hausse des violences sexistes et sexuelles, exacerbation des stéréotypes : « L’état des lieux du sexisme en France » publié par le Haut conseil pour l’Égalité en début d’année est préoccupant. D’autant plus que la tolérance, voire l’indifférence, vis-à-vis du « sexisme ordinaire » reste grande.
À la fois cause et conséquence des inégalités entre femmes et hommes - c’est ce qui fait tout leur caractère insidieux -, les stéréotypes liés aux genres et leur intériorisation ont la vie dure. Ils déclenchent des mécanismes d’autocensure qui étouffent les ambitions des filles et des femmes. Un phénomène qui les pénalise pour accéder à des postes à responsabilités, en politique comme partout sur le marché de l’emploi.
On voit donc toute l’importance de valoriser des figures féminines dont le récit, le parcours et l’engagement peuvent inspirer les petites filles. Mesdames, comme le proclame Rosie la Riveteuse, montrant fièrement ses muscles sur la célèbre affiche américaine des années 40 : « Nous pouvons le faire ! ». Chercheuse en mathématiques, pompier, ingénieure, pilote d’avions, cheffe d’entreprise ou encore maire - ce dernier exemple étant bien évidemment pris totalement au hasard - : sachez que vous pouvez toutes, excactement comme les garçons, choisir la voie qui vous anime, aspirer à de grandes réussites et occuper, dans la société, la place que vous avez choisie.
Dans un contexte où l’abstention progresse de manière aussi spectaculaire qu’inquiétante d’élection en élection, il est plus que jamais nécessaire de rappeler la valeur inestimable des droits de vote et d’accès aux mandats politiques.
Des biens précieux mais tout aussi fragiles que l’impératif démocratique nous commande de protéger de toutes nos forces face aux conservatismes. Nous devons en être bien conscients. Comme l’affirmait avec justesse Simone de Beauvoir :
« Rien n'est jamais définitivement acquis. Il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez rester vigilantes ». - Fin de citations.
N’oublions pas non plus que dans certains pays, le vote des femmes est une réalité encore plus récente qu’en France. Pire : pourtant inscrit dans les textes, ce droit civique est en fait parfois inapplicable, risqué, ou vidé de son sens. Je m’adresse donc ici à toutes les femmes dijonnaises : nous avons obtenu le droit de vote et d’éligibilité de haute lutte. Tâchons d’en faire ensemble un usage toujours plus actif et déterminé pour le protéger.
Mesdames, Messieurs, la pertinence de l’adage « la démocratie ne s'use que si on ne s'en sert pas » n’est plus à démontrer. Nous ne saurions donc nous soustraire à notre responsabilité : celle de transmettre aux futures générations le bien démocratique pour lequel nos aïeules se sont battues. Rappelons, sans relâche, le sens et la portée de l’acte de vote : plus qu’un simple bulletin glissé dans une urne, il est en réalité un joyau éclatant que l’on place avec soin dans son écrin.

©Emma Benyamine - Ville de Dijon